Vă rog să citiți acest text selectat de mine, în speranța că vă poate interesa. Cu prietenie, Dan Culcer
15 septembre 2010
Article en PDF :
A travers le cas de la Roumanie, Eric Scavennec, du blog « les dessous de Bruxelles » revient sur l'ouverture de la Roumanie
aux investisseurs ouest-européens après la chute du régime communiste,
et sur ses conséquences sociales et économiques pour la population
roumaine.
«
C’est comme si nous avions découvert une nouvelle Asie du Sud-Est à notre porte [1] », explique Keith Richardson, ancien secrétaire de la
Table Ronde des Industriels (European Round Table - ERT) [
2].
Au début des années 90, les lobbyistes des grands groupes européens ont
de solides raisons de se réjouir de la chute des régimes communistes
d’Europe de l’Est. Avec la réserve énorme d’une main-d’œuvre hautement
qualifiée mais à bas salaire, l’addition de 150 millions de
consommateurs au marché représentent des perspectives qui excitent au
plus haut point l’intérêt des industriels européens.
L’intérêt de l’ERT pour les pays de l’Est part d’une intention
parfaitement philanthropique : en proposant un ticket d’entrée pour le
grand marché européen, n’offre-t-on pas aux anciens pays communistes la
chance d’entrer de plain-pied dans la modernité ? Pour preuve, le lobby
des grands groupes européens publie un rapport en 1999, au titre
évocateur : «
L’infaillible succès du commerce Est-Ouest ». Sa
lecture nous enseigne en détail sur les bienfaits de l’investissement
des compagnies occidentales à l’Est, tant pour l’Union Européenne que
pour les pays d’accueil.
Depuis sa création dans les années 80 (sous le patronage de l’inévitable
Vicomte Davignon),
l’ERT a toujours offert un soutien sans faille à la politique
d’intégration des anciens pays communistes d’Europe de l’Est. Le mot
d’ordre : y faciliter les investissements en faisant « tomber les
barrières réglementaires ». L’intégration européenne, n’est-elle pas un
vaste processus «
gagnant-gagnant » ? Pour en avoir le cœur net, les Dessous de Bruxelles enquêtent en
Roumanie, dans les plaines du Far Est du libéralisme européen.
Inégalités
Sur une route accidentée, dans les hauteurs des Carpates, un luxueux
4x4 Porsche Cayenne dépasse à toute allure la charrette d’un bûcheron.
Celui-ci regarde passer le bolide d’un air indifférent. Une scène a
priori anodine, mais néanmoins symbolique de la société roumaine, à
plusieurs égards.
La société roumaine demeure assez largement rurale. Ainsi, le bûcheron
pourrait représenter les 45,7% de Roumains qui vivent en milieu rural et
pratiquent une activité agricole. Soit 38% des actifs, qui produisent
moins de 12% des richesses. Ici, les terres cultivées permettent avant
tout à de nombreuses familles d’assurer leur autosuffisance [
3].
Et pour cause : malgré un sol très riche, ces petites exploitations aux
méthodes artisanales ne peuvent rivaliser sur le marché avec les
grandes exploitations mécanisées des plus importants exportateurs
agricoles. A la campagne, on vit d’échange, voire d’entraide, en dehors
des circuits économiques classiques.
La « modernisation » du pays et l’ouverture à l’Ouest ont par ailleurs
vu l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie urbaine, dont la richesse n’a
d’égal que l’arrogance, à l’image de ses Porsche Cayenne et autres 4x4
de luxe qui peuplent les routes roumaines. Pratiques vu l’état parfois
désastreux du réseau, ces grosses cylindrées sont à elles seules les
symboles d’une inégalité profonde au sein de la société roumaine. Un
rapide calcul permettra d’en donner une idée ; En divisant le prix d’un
modèle Porsche Cayenne, V6, injection 3,6 L, acheté en
Roumanie : 62 438€ [
4] ; par le salaire moyen : 350€ [
5] ; on trouve que l’Equivalent-Porsche-Cayenne (EPC) correspond à environ 15 ans de travail pour un salarié roumain.
D’autres chiffres sont évocateurs. Selon une étude réalisée par la
société de conseil en management Hay Group en octobre 2007, les managers
roumains disposent d’un pouvoir d’achat qui est l’équivalent d’un
salaire moyen de 115.280 dollars, plus important qu’aux Etats-Unis, au
Japon, au Canada, ainsi que dans une majorité de pays du centre de
l’Europe. Ils restent cependant dans ce classement encore loin derrière
les managers saoudiens et émiratis [
6].
En 2007, en
Roumanie, «
300 personnes se partagent plus de 33 milliards de dollars, c’est-à-dire 27 % du produit intérieur brut de la Roumanie » nous apprend une dépêche de l’agence Rompres. «
Les
personnes qui ont des affaires dans le domaine immobilier ont
enregistré des hausses spectaculaires de leurs fortunes. La plupart de
ces avoirs sont concentrés à Bucarest [7]. »
Gabegies immobilières
Mais les fortunes « spectaculaires » des nouveaux magnats de
l’immobilier ne font pas le bonheur de tous. Adina, étudiante à Iasi
(seconde ville du pays), nous fait part de ses inquiétudes : «
Les prix ne cessent d’augmenter. Comment faire quand, une fois le loyer payé, il ne reste plus d’argent ? » Et d’ajouter «
Je ne sais pas combien de temps les gens pourront supporter ça. »
L’entrée dans l’Union européenne, accueillie avec un certain
enthousiasme par les roumains, s’est accompagnée d’une importante vague
de spéculation immobilière. En janvier 2007, (mois d’entrée de la
Roumanie dans l’Union européenne) les prix de l’immobilier en
Roumanie ont augmenté de 20% [
8]. Une tendance qui se poursuit au point que la
Roumanie
enregistre en janvier 2008 la hausse la plus importante, en rythme
annuel, dans le secteur de la construction (33,7%) dans l’Europe des
27 [
9].
Les investisseurs, eux, viennent d’Europe de l’Ouest ou des Etats-Unis, et ils viennent pour faire fructifier leur argent. «
La Roumanie
présente actuellement le potentiel européen le plus important pour les
affaires avec un profit élevé et rapide, si bien que l’immobilier
représente l’un des domaines les plus attirants. [10] » Au plus fort de l’euphorie, le journal Evenimentul Zilei titre «
On construit la nouvelle Roumanie [11] ».
Malheureusement, les plus belles histoires ont une fin. Il semble que les architectes de cette «
nouvelle Roumanie » aient vraisemblablement oublié un détail : en
Roumanie il existe des gens qui vivent, travaillent... et payent un loyer. «
L’affaiblissement
du pouvoir d’achat, doublé d’une appréciation du leu (NDR : monnaie
nationale roumaine) pourrait provoquer une crise du marché immobilier en
Roumanie, similaire à celui de l’Occident »
s’effraie le quotidien bucarestois Adevarul. De fait, dès mai 2008, le
marché immobilier commence à montrer des signes de faiblesses. Dans les
mois qui suivent, c’est la décrue. En septembre 2008, les prix
reviennent à ceux de 2006 [
12], et
laissent la place à une forte récession économique dans le domaine de la
construction et de l’immobilier, qui se perpétue jusqu’à aujourd’hui [
13].
L’éclatement de la bulle immobilière roumaine laisse le parc immobilier dans un piètre état. «
Les logements de Bucarest sont 10 fois plus chers qu’en 90 et à la moitié du confort de l’UE », titre en septembre 2008 le magazine Business Standard. «
Le
prix d’un appartement de deux pièces, situé dans une zone semi-centrale
de la capitale, a augmenté 10 fois depuis 1990 jusqu’à présent et le
confort offert par ce type d’habitation est resté inchangé voire il
s’est dégradé. »
Investissements, chômage et pollution
Avec la crise et le chômage, la vie devient de plus en plus chère,
l’inflation étant renforcée par l’augmentation des cours du pétrole et
des céréales… «
Alors que le salaire minimum est ici de dix fois
inférieur au salaire minimum interprofessionnel de croissance (smic),
les produits alimentaires affichent souvent les mêmes prix qu’en
France [14] »
rapporte le Monde Diplomatique.
En dehors des campagnes, où les familles vivent encore dans une
relative autarcie et autosuffisance, joindre les deux bouts devient de
plus en plus difficile. Au point que «
dix ans après la chute du communisme, certains citoyens semblent regretter les conditions de vie du temps de la dictature » rapportent les auteurs du Guide du Routard.
Et pourtant, les investissements sont bel et bien là. En
Roumanie,
les groupes français tirent même tout particulièrement leur épingle du
jeu, à l’image de la Société générale qui a racheté la première banque
de
Roumanie (BRD), Orange, premier
opérateur mobile, et Carrefour dont les grandes surfaces fleurissent aux
abords des villes roumaines. Ou encore Renault qui a racheté en 1999 le
constructeur automobile Dacia.
Alors, quid des retombées délicieuses de l’«
infaillible succès du commerce Est-Ouest » ?
En fait, déjà bien avant la crise, les investissements ne tenaient pas
toujours les promesses annoncées en grande pompe par l’ERT... loin s’en
faut.
A ce titre, le
Corporate Europe Observatory (CEO) [
15] pointe le cas de la Hongrie, où les entreprises transnationales participent jusqu’à 30 % du PNB : «
Dans
toute cette région, les entreprises locales se débattent – souvent en
vain – pour concurrencer les grandes firmes, qui bénéficient d’énormes
avantages d’échelle, d’un accès moins onéreux aux capitaux, d’une
technologie supérieure et de très gros budgets publicitaires. » Et de conclure : «
Rien d’étonnant donc à ce que sur le sillage des multinationales on trouve un lourd contingent de chômeurs. [16] »
Le bonheur et la prospérité attendront la « fin de l’histoire » ; car
dans l’immédiat, l’investissement des grands groupes européens apporte
surtout son lot de dommages collatéraux, sociaux et environnementaux :
«
Unilever et Procter & Gamble sont deux exemples de compagnies
ayant profité de ce combat inégal. Ces firmes se sont tout simplement
partagé le marché des cosmétiques de l’Europe centrale et de l’Est,
provoquant la fermeture des compagnies locales » rapporte le CEO. «
En
outre, alors que ces industries utilisent plutôt des technologies non
polluantes en Europe de l’Ouest, elles profitent des normes de
production moins sévères de ces régions pour abandonner de telles
exigences. »
Pour les multinationales qui investissent en
Roumanie, désignée comme «
l’atelier de l’Europe » rapport au coût faible de la main d’œuvre, le succès est certes «
infaillible » - qu’il s’agisse de profiter des «
avantages comparatifs »
du pays, ou de spéculer sur la bulle immobilière roumaine. L’espoir
d’adhérer à l’Union européenne et de bénéficier des fameux «
bienfaits » de l’afflux d’argent européen a en effet poussé la
Roumanie à dérouler le tapis rouge devant les investisseurs.
Intégration et restructuration
Le processus d’adhésion suppose que les nouveaux entrants reprennent à
leur compte les bonnes recettes du marché commun, et s’y soumettent. Au
menu, «
restructuration des économies et des infrastructures
nationales, adoption en bloc de la législation de l’UE, réduction du
rôle de l’État et augmentation de la dépendance vis-à-vis des
investissements directs étrangers. »
A ce titre, les lobbyistes des grandes multinationales européennes
peuvent se frotter les mains : l’adhésion des anciens pays communistes à
l’UE permet d’ouvrir en grand les portes des marchés de l’Est, sans que
leurs investissements ne soit entravé de trop de contreparties ou
d’obligations. C’est une véritable leçon de démocratie qui est
administrée à ces pays, au sortir de leur longue expérience communiste.
«
Bien que les critères [d’adhésion] et l’inévitable domination
économique des multinationales occidentales soient débattus par les pays
concernés, les négociations ne laissent de place à aucune alternative » rapporte le CEO, «
ce
qui est, sans nul doute, une expérience dégrisante pour ceux qui, dans
cette zone, imaginaient une démocratisation progressive de l’économie
après la chute du rideau de fer. »
Dans le processus d’intégration, les groupes industriels membres de
l’ERT n’hésitent pas à mettre eux-mêmes la main à la pâte, en
conseillant directement les gouvernements et des entreprises des pays de
l’Est : «
l’ERT a créé des Conseils en expansion commerciale [BEC] en Hongrie, en Roumanie et en Bulgarie, respectivement sous la direction de Shell, de la Lyonnaise des Eaux et de Solvay. » Il ne s’agit de rien d’autre que de s’assurer que le travail soit bien fait : «
La participation du milieu des affaires constitue une garantie que les fonds servent bien les intérêts prioritaires », explique Eberhard von Kœrber. [
17] »
Aux officiels, ainsi qu’aux cadres dirigeants des grandes entreprises
nationales ou d’ores et déjà privatisées, les Conseils en expansion
commerciale délivrent de véritables leçons de libéralisme à la sauce
bruxelloise : «
La recette préférée de l’ERT offre en particulier
comme ingrédients la libéralisation du marché dans les secteurs de
l’énergie, des transports et des télécommunications et l’augmentation de
l’investissement public dans les infrastructures de transports. »
Une stratégie gagnante qui permet notamment aux compagnies membres de
l’ERT d’inonder progressivement les marchés d’Europe centrale et de
l’est. Celles-ci jouent en effet un rôle particulièrement actif dans le
chiffre des exportations de l’Union vers l’Europe centrale et de l’Est
qui a triplé pendant la décennie 90, comme le rapporte le CEO.
Décidemment, la réussite du commerce Est-Ouest est véritablement «
infaillible ».
En effet, pour prescrire les recettes qui permettront une ouverture des
économies des pays de l’Europe de l’Est sur mesure pour les grands
investisseurs, l’ERT pourra largement s’appuyer sur les programmes de
subvention destinés à financer l’intégration des PECO. «
Cette
approche reflète aussi bien le schéma prescrit par l’Union pour les pays
en attente d’intégration que la façon dont les subventions européennes
ont été canalisées dans le très controversé programme « Phare » [18]
– qu’on a reproché de tourner plus à l’avantage des grandes firmes et
des consultants d’Europe occidentale qu’à celui des pays postulants. »
Hormis l’ERT, de nombreux cabinets de conseil spécialisés dans les pays
de l’Est font leurs affaires du processus d’adhésion, en offrant leurs
services - conseil à l’investissement dans les pays de l’Est, à
l’obtention de subventions européennes... On compte notamment la SISIE,
filiale Schneider Electrics dirigée un temps par Edith Cresson qui
rejoindra en 1995 la Commission européenne (et dont l’ancien chef de
service deviendra directeur des programmes PHARE et TACIS à la
Commission) [
19]. Ou encore
Euractiv, plateforme en-ligne d’information sur l’Union européenne, qui propose notamment des services de conseil pour l’obtention de fonds européens, via ses franchises implantées localement.
Grèves et mouvements sociaux - Dacia
Et pourtant, cette « conquête de l’Est » par les investisseurs
européens ne va pas sans heurts. L’ERT reconnait que la restructuration
brutale des économies des pays de l’Est engendrera des problèmes, mais
relègue ces maux au rang de petites choses du quotidien dans un monde en
voie de mondialisation, comme le note le CEO en citant le rapport de la
Table Ronde sur le commerce Est-Ouest, : «
Des changements
structurels signifient inévitablement des changements dans les schémas
d’emploi ; des emplois sont détruits dans certains secteurs et protégés
ou créés dans d’autres. [20]. » Pour l’ERT, les destructions d’emploi sont un moindre mal ; «
Notre travail consiste à dire que les gains probables ont beaucoup plus d’importance [21]… »
Il faut bien dire que la recomposition industrielle de l’Europe
présente de substantiels avantages pour les industriels européens. «
Non
seulement les emplois détruits à l’Ouest se recréent à l’Est délestés
de leurs conquêtes sociales, mais ils exercent une pression à la baisse
sur les rémunérations de l’Ouest — divisant les travailleurs européens [22] »,
comme le fait remarquer le Monde Diplomatique. Il arrive cependant que
la mécanique du dumping social se grippe ; à ce titre l’exemple de la
grève qui s’est déroulée en 2008 dans les usines de Dacia est
significatif.
En 2007, Dacia, racheté en 1999 par Renault, avait connu un record de
ventes de la nouvelle Logan, une voiture « low-cost » conforme aux
standards européens, avec une hausse 17,4% de 2007 à 2008. Avec un
salaire brut moyen au sein du groupe ne dépassant pas 1 064 lei, soit
environ 285 euros, les «
gains probables » du commerce Est-Ouest
semblaient décidément échapper aux ouvriers de Dacia. Estimant leur
salaire inadapté, par rapport à l’augmentation du coût de la vie en
Roumanie
d’une part, et aux profits dégagés par Renault de l’autre, ceux-ci
décidèrent au printemps 2008 d’entamer une grève illimitée avec pour
principale exigence une augmentation des salaires de l’ordre de 40%.
Au terme d’un mois de mobilisation et malgré les pressions (menaces de délocalisation [
23]),
les ouvriers de Dacia ont finalement obtenu une augmentation
substantielle de 34% de leur salaire. Une forme de victoire à la fois
pour le mouvement syndical, en
Roumanie
(où les grévistes ont bénéficié du soutien assez large de la part des
partis de gauche et des syndicats) mais aussi en France, comme le montre
la solidarité exprimée par la CFDT et CGT Renault et les fonds récoltés
en soutien des ouvriers roumains.
Les ouvriers français avaient de fait un intérêt objectif à ce que les
conditions de vie de leurs homologues roumains s’améliorent, faisant
ainsi retomber la « pression compétitive » que le bas coût des salaires à
l’Est exerce sur les salaires à l’Ouest.
Intervention du FMI
Mais l’espoir provoqué par la grève des ouvriers de Dacia de voir se
gripper la machine à compresser les salaires sera cependant de courte
durée. Dans la tourmente de la crise qui frappe de plein fouet la
Roumanie en 2009 suite à l’éclatement de la bulle immobilière, le rouleau compresseur de la « rigueur » s’apprête à sévir.
La hausse brutale des prix de l’immobilier, du pétrole ou des denrées
alimentaires est-elle dans une large mesure imputable à des phénomènes
spéculatifs qui échappent complètement aux salariés ? Qu’importe, ce
sont eux qui sont appelés à jouer le rôle de variable d’ajustement : «
Pour freiner la hausse des prix, le patronat et le gouvernement roumains réclament en chœur une baisse de la pression salariale » rapporte le Monde Diplomatique, et de noter que «
cette
thèse fait écho à celle de la réunion de l’Ecofin — rencontre des
ministres des finances des pays membres de l’Union —, le 5 avril 2008, à
Ljubljana (Slovénie) [24] »
Au printemps 2009, un an avant la crise grecque, la
Roumanie
est au bord d’une grave crise de liquidités, et son système financier
risque la faillite. Après dix ans de forte croissance, la
Roumanie
entre en récession en 2009, son produit intérieur brut (PIB) s’étant
contracté de 7,1%. Le FMI, l’Union Européenne et la banque mondiale
« viennent en aide » au gouvernement roumain en lui accordant un prêt de
20 milliards d’euros en contrepartie d’un plan de rigueur destiné à
réduire son déficit public. En octobre 2009, en échange d’un prêt de 20
milliards d’euros du FMI, de l’UE et de la Banque mondiale, Bucarest
s’engage à «
dégraisser un appareil bureaucratique jugé obèse » pour faire passer son déficit public de 7,1% du PIB en 2009 à 5,9% en 2010.
Mais les experts du FMI estiment que le gouvernement roumain tarde à «
dégraisser » la fonction publique, et menace de geler les prochains versements du prêt international. Les experts sont scandalisés : «
En
faisant le bilan aujourd’hui, nous constatons que la majeure partie des
fonds est allée au paiement des salaires et des allocations sociales [25] »
déclare à l’AFP l’économiste Doru Lionachescu de Capital Partners. Le
secteur privé, lui, n’aura pas manqué de faire les « ajustements »
nécessaires : le chômage était de 4% en décembre 2008, il atteint 15%
courant 2010.
Devant les menaces du FMI, Bucarest a annoncé en mai 2010 un train de
mesures d’austérité draconiennes, incluant une baisse de 25% des
salaires de la fonction publique et de 15% des retraites et allocations
chômage, ainsi qu’une hausse de la TVA, de 19% à 24%. En réponse à ces
annonces, les syndicats roumains ont déclenché, lundi 31 mai, une grève
générale illimitée dans la fonction publique, pour protester contre le
plan de rigueur que Bucarest vient d’adopter pour contenir le déficit.
Une grève très largement suivie, et qui a mobilisé une partie des
salariés du secteur privé.
Pourtant, malgré leur mobilisation, il semble que les salariés roumains
ne soient pas au bout de leurs peines. En aout 2010, M. Franks, chef de
la mission du FMI, a appelé Bucarest à poursuivre le plan d’austérité
«
particulièrement drastique » adopté en juin, qui prévoit
notamment des coupes de 25% des salaires du secteur public. Parmi les
mesures encore attendues par le FMI, il a mentionné la réforme des «
retraites spéciales »,
une baisse des arriérés du secteur public et un assouplissement du
marché du travail. Avant de conclure qu’après avoir supprimé environ
30.000 emplois dans la fonction publique, le gouvernement devrait
réduire le nombre d’enseignants à partir de septembre, dans le cadre
d’une restructuration de ce secteur [
26].
(NB : Un enseignant gagne moins de 180€ par mois à ses débuts [
27]. On laisse au lecteur le soin de calculer l’EPC – l’Equivalent-Porsche-Cayenne)
La mission de la Commission européenne a pour sa part constaté que «
les conditions pour le versement d’une tranche d’aide de 1,2 milliard d’euros ont été remplies ».
La Commission a effectivement de quoi être satisfaite : le gouvernement
roumain a promis, compétitivité oblige, de ne pas toucher à l’impôt sur
les sociétés, qui se trouve être parmi les plus bas en Europe, ayant
été réduit récemment à 16%. Ni par ailleurs à l’impôt sur le revenu,
fixé au même taux de 16% (sans aucune progressivité) [
28].
L’essentiel est donc sauf : les intérêts des investisseurs européens en
Roumanie ne seront pas menacés. Ce seront bel et bien les salariés qui paieront l’addition. «
"Modèle social européen"… Je ne comprends pas bien le sens de cette expression » s’interrogeait Frits Bolkestein [
29],
grand promoteur du dumping social dans l’Union européenne. On gage que
le cas du « modèle roumain » pourrait lui mettre la puce à l’oreille.
Quant aux procédés « gagnant-gagnant », force est de constater qu’ils figurent d’éternels « perdants-perdants ».
[
1] Rapporté par le Corporate Europe
Observatory (CEO), dans Europe Inc - Entretien téléphonique avec Keith
Richardson, 11 mars 1997.
[
2] Lobby rassemblant les grandes multinationales européennes à Bruxelles
[
3] Pour combien de temps ? «
De
vastes terres sont rachetées, parfois par des entreprises étrangères,
pour produire des denrées propres à la consommation locale et à
l’exportation. Et cette nouvelle réforme de l’agriculture est un des
grands défis à venir. » (Petit futé
Roumanie).
[
4] Voir le site de Porsche
Roumanie,
http://www.porsche.ro/html/page.php...
[
5] Octobre 2008, d’après le journal Financiarul :
http://www.financiarul.com/articol_...
[
6] Pouvoir d’achat des managers dans le monde : la
Roumanie bien classée ,
Roumanie.com, octobre 2007,
http://www.roumanie.com/Economie-en...
[
7] Sept nouveaux milliardaires roumains, dans une seule année, Investir en
Roumanie, 30 novembre 2007,
http://www.investir-roumanie.com/Le...
[
8]
Roumanie : les prix de l’immobilier en augmentation à Bucarest ? ,
Roumanie.com, mai 2007,
http://www.roumanie.com/Economie-im...
[
9] Bâtiment : la
Roumanie leader des constructions en Europe,
Roumanie.com, mars 2008,
http://www.roumanie.com/Economie-ba...
[
10] Immobilier en
Roumanie : la plupart des investisseurs viennent de l’Ouest,
Roumanie.com, mars 2007,
http://www.roumanie.com/Economie-in...
[
11] Bâtiment : on construit une nouvelle
Roumanie,
Roumanie.com, juin 2007,
http://www.roumanie.com/Economie-ba...
[
12] A Bucarest l’immobilier revient aux prix de 2006,
Roumanie.com, septembre 2008,
http://www.roumanie.com/Economie-pr...
[
13] Immobilier
Roumanie : les promoteurs peinent à vendre ,
Roumanie.com, juin 2010,
http://www.roumanie.com/Immobilier-...
[
14] Les ouvriers roumains font reculer Renault, Monde Diplomatique, juin 2010,
http://www.monde-diplomatique.fr/20...
[
15] Le Corporate Europe Observatory
(CEO - Observatoire de l’Europe industrielle) est une association basée à
Amsterdam et Bruxelles qui fait de la recherche et mène des campagnes
sur les menaces pour la démocratie, l’équité, la justice sociale et
l’environnement que fait peser le pouvoir économique et politique des
grandes entreprises et leurs lobbies.
[
16] Les citations qui suivent sont issues de l’ouvrage «
Europe Inc », publié par le CEO aux éditions Agone (2005).
[
17] Eberhard von Kœrber, «
The Voice of Experience »,
in Business Central Europe. 1997-1998, p. 18. Kœrber est le président
actuel d’Asea Brown Boveri (ABB), compagnie qui fut pendant plusieurs
années membre de l’ERT sous la présidence de Percy Barnevik, aujourd’hui
président d’Investor AB et toujours membre de l’ERT.
[
18] Principal canal de soutien
financier et technique de l’Union aux pays d’Europe centrale et de
l’Est, Phare a été créé en 1989 pour aider à la transition économique.
Étendu à 13 pays partenaires en 1996, il reçut un budget initial de 4,2
milliards d’euros (période 1990-1994), augmenté à 6,693 milliards pour
la période 1995-1999. Pour une vision critique de ce programme, voir Jo
Brew, «
EU Aid or Asset Stripping », in Europe Inc., Corporate Europe Observatory, Amsterdam 1997, p. 62-65.
[
19] Lire L’Europe des Fraudes ", Jean Nicolas, éditions pna, 1999, extraits sur
http://www.investigateur.info/affai...
[
20] ERT, «
The East-West Win-Win Situation », Bruxelles, février 1999, p.25.
[
21] Entretien avec Keith Richardson, op. cit.
[
22] Les ouvriers roumains font reculer Renault, Monde Diplomatique, juin 2010,
http://www.monde-diplomatique.fr/20...
[
23] Ainsi une lettre ouverte du
directeur général de Dacia, M. François Fourmont, en date du 21 mars,
avertissaient les ouvriers que les Logan pourraient, à terme, être
produites au Maroc ou en Ukraine, rapporte le Monde Diplomatique (Les
ouvriers roumains font reculer Renault, Monde Diplomatique, juin 2010)
[
24] Les ouvriers roumains font reculer Renault, op.cit.
[
25]
Roumanie : FMI et UE promettent de nouvelles tranches d’aide sur fond d’austérité, La Croix, 04/08/2010,
http://www.france24.com/fr/20100804...
[
26] Ibid.
[
27]
Roumanie : Un quart de salaire en moins pour les fonctionnaires, La Croix, 25/05/2010,
http://www.la-croix.com/Un-quart-de...
[
28]
Roumanie : réforme fiscale 2005, LPG,
http://www.lpg-roumanie.ro/reforme2...
[
29] cité dans «
Et les lendemains n’ont pas chanté », Frédéric Lordon, le Monde diplomatique, mai 2005
Sources :
Eric Scavennec, Les dessous de Bruxelles