Ce que nous voile la burqa : le refus en Occident des valeurs de l’Islam
8 avril 2010 par Prof. Chems Eddine Chitour Islam - Foulard 8
« Mon coeur est capable de toutes les formes. C’est une pâture pour les gazelles, un couvent pour les moines chrétiens, un temple pour les idoles, la Ka’ba du pèlerin, les Tables de la Loi mosaïque et le Livre du Coran. Je suis pour moi, la religion de I’amour. Quelque voie que prenne le chemin de I’amour, c’est là ma religion et ma foi. »
Ibn Arabi (1165-1240), (Turjman Al Ashwaq), (L’interprète des désirs).
Ce beau témoignage d’un illustre savant religieux est là pour planter le décor sur ce qu’est réellement l’Islam. Nous allons examiner dans ce qui suit ce qu’ont en fait les hommes en terre d’Occident. Un débat récurrent qui agite le landerneau politique français, est la place de l’Islam dans l’Hexagone. Après le feuilleton à épisodes multiples du voile, inauguré par un certain François Bayrou, ministre de l’Education, voilà que le rejet de l’Islam se décline cette foi-ci sous la forme du voile intégral dit burqa. On prête à Me Badinter, dont l’affection pour l’Islam, est connue, le démarrage de cette polémique grotesque sur la burqa.
Le voile était aussi une obligation dans les anciens textes sacrés du judaïsme et du christianisme. Que dit le Coran ? Le devoir de mettre le voile fait unanimité des quatre écoles sunnites connues et reconnues. La ‘awra (intimité, nudité) de la femme à l’égard d’un étranger est tout son corps sauf les mains et le visage. La burqa (en pachto), est un voile islamique intégral d’origine asiatique porté par les femmes, principalement en Afghanistan, au Pakistan et en Inde. Le Niqâb n’est pas du tout obligatoire, car le visage et les mains de la femme ne sont pas une ‘Awra (nudité). Aucun verset du Coran ni texte de la sunna n’existe qui oblige le Niqâb à la femme musulmane. D’où viendrait alors ce regain de religiosité des femmes en Occident. Est-ce par ostentation ? Est-ce par peur des parents ou du mari ? Apparemment, c’est cette hypothèse qui a la faveur des politiques en France.
Chloé Leprince nous raconte par le menu, le feuilleton de la burqa à travers les états d’âme successifs du président Sarkozy. Ecoutons-la : Au moment où le chef de l’Etat change d’avis en faveur d’une interdiction de la burqa, le Conseil d’Etat pourrait lui barrer la route. En effet, depuis que l’interdiction du voile intégral est arrivée sur la place publique, à l’été 2009, le président n’a cessé de changer de discours. En juin 2009, Barack Obama s’était vanté de « ne pas dire aux citoyens ce qu’ils peuvent porter ». Le 24 mars Nicolas Sarkozy a de nouveau envisagé la possibilité d’une large interdiction. « Trop longtemps nous avons supporté les atteintes à la laïcité, à l’égalité de l’homme et de la femme, les discriminations. Ce n’est plus supportable. Le voile intégral est contraire à la dignité de la femme. La réponse, c’est l’interdiction du voile intégral. »(1)
Ou en est-on à présent ? On apprend que le Conseil d’Etat n’accepte pas la proposition du gouvernement en l’état. Le Conseil d’Etat rejette en termes prudents l’hypothèse d’une interdiction générale et absolue du port du voile intégral en France. Ce dispositif ne « pourrait trouver aucun fondement juridique incontestable », assurent les sages dans l’avis qu’ils ont remis mardi 30 mars à François Fillon. (..) Après deux mois de réflexion, le Conseil d’Etat conclut que « seule la sécurité publique et l’exigence de lutte contre la fraude » fondent une interdiction juridiquement solide « mais uniquement dans des circonstances particulières en temps et en lieux ». « Il est apparu au Conseil d’Etat qu’une interdiction générale et absolue du port du voile intégral en tant que tel ne pourrait trouver aucun fondement juridique incontestable », indique le rapport, remis mardi matin au Premier ministre François Fillon.(2)
C’est trop facile d’accuser la famille, le mari d’imposer la burqa. On dit que 25% de celles qui portent une burqa sont des Françaises de souche converties. On comprend très mal que ces Européennes acceptent du jour au lendemain d’être des soumises. Pourtant, Jean Daniel, que l’on a connu plus pondéré, écrit : « (...) Celles qui le portent veulent donc se soustraire au regard de tous, ce qui serait une preuve d’austérité monacale si l’on oubliait qu’elles réservent ainsi l’exclusivité de leur visage et de leur corps à l’homme dont elles acceptent d’être la propriété (...) Il ne s’agit pas d’une obligation religieuse mais d’une coutume, d’ailleurs condamnée par le grand mufti d’Egypte. » Par contre, il réfute la fine analyse de Abdennour Bidar pour qui la burqa est le symptôme d’un malaise plus profond : un désir personnel d’exister. Ensuite il s’en prend aux Afghans et aux Saoudiens : « D’où vient le désir d’imposer partout le port de toutes les formes de voile, sinon des mouvements à la fois saoudiens et afghans dont la première cible fut le gouvernement algérien, coupable d’avoir empêché l’arrivée des islamistes au pouvoir en annulant le second tour d’une consultation électorale parfaitement libre ? » Il conclut en invoquant Benazir Bhutto : « (...) Mais entre la tombe itinérante de ces inconnues et le voile qui soulignait la beauté d’une Benazir Bhutto, il y a l’abîme qui sépare le secret des ténèbres et la générosité de la lumière. »(3)
Une signification pluridimensionnelle
Justement, une analyse pertinente sur la signification pluridimensionnelle de la burqa nous est donnée par le philosophe Abdennour Bidar. Ecoutons-le : « Le débat sur le port de la burqa a donné lieu, ces dernières semaines, à une multitude d’analyses, parmi lesquelles les plus pertinentes l’envisagent à l’intérieur du problème plus vaste posé par le développement d’un Islam néoconservateur qui refuse le modèle occidental, ses valeurs et son mode de vie, et dont le terrain de fermentation dans notre pays est la condition sociale et économique de discrimination faite aux populations d’origine immigrée. (...) »(4)
« Face à cette affirmation d’une liberté qui se réclame de la fidélité aux principes de l’Islam, d’autres explications et critiques sont mobilisables, mais qui ne suffisent pas non plus : le fait de voir dans cet extrémisme la pathologie religieuse d’une subjectivité fragilisée par telle ou telle situation de vie ou histoire personnelle ; le fait enfin de souligner que ce choix, peut-être vécu comme "volontaire et réfléchi", pourrait donc être en fait dicté par l’endoctrinement du milieu et devrait être mis sur le compte de l’ignorance religieuse. Là non plus, et bien que l’on se centre sur ces cas considérés en eux-mêmes ou pour eux-mêmes, l’explication ne satisfait pas. Car ce qui n’est toujours pas entendu, d’un point de vue psychologique et éthique, c’est le "cri" d’une subjectivité, le "je suis, j’existe" d’une conscience. Il faut en effet entendre aussi, et avant tout, la burqa comme un désir personnel d’exister. Un désir pathologiquement exprimé, peut-être, ou tout au moins effectué avec la radicalité quelque peu aveugle propre à certaines périodes de vie - le "zèle du converti", etc. (...) C’est la tenue vestimentaire de la femme "burquée" qui sert de seul refuge possible à un mal-être ressenti vis-à-vis d’un système social qui, derrière un discours et des pratiques de tolérance généralisée, dissimule contradictoirement une uniformité et une uniformisation redoutables des consciences, des attitudes, des discours ».(4)
« (…) En effet, quels choix sont réellement offerts aux individus dans nos sociétés pour les aider à trouver et à développer une personnalité singulière et profonde ? "Sculpte ton âme comme une statue", disait Plotin, "Deviens ce que tu es", répétait Nietzsche en écho. (...) Avec la fin des grands récits, ce sont du même coup toutes nos grandes images de l’homme qui se sont effondrées. Il y a certes des abbé Pierre et des Lula, mais ce qui est le plus souvent offert dorénavant à l’admiration publique, ce sont presque exclusivement les modèles de célébrités - acteurs, sportifs, chanteurs, vedettes des médias -, dont les atouts plastiques et physiques, ou la rémunération disproportionnée à leurs mérites, ne tiendront jamais lieu de grandeur d’âme, d’héroïsme du courage, du don de soi, ou plus généralement d’une conduite de vie remarquable. Même les hommes politiques, Barack Obama en tête, semblent avoir sacrifié l’être au paraître, à travers un art de communiquer qui consacre lui aussi la pure image. "Paraître", "faire de l’argent", être beau, consommer : comment penser que ces buts dérisoires exaltés avec un ridicule confondant par la publicité suffisent à donner du sens à nos vies ? »(4)
Nous sommes, il est vrai, en pleine anomie. Pour le pèlerin du XXIe siècle, croire est une relation individuelle qu’il doit se forger, en prenant ce qui l’intéresse pour son parcours initiatique, dans le supermarché du croire En ces temps de « délitement des valeurs » que l’on pensait immuables, beaucoup de certitudes ont été ébranlées. Le capital symbolique qui a été sédimenté et qui part par pans entiers sous les coups de boutoir du marché du libéralisme, fruit d’une mondialisation sans éthique. Les sociétés qualifiées il y a si longtemps de « primitives » sont en train de perdre leur identité sous la pression d’un Occident qui série, catalogue et dicte la norme. A juste titre, la mondialisation et le néolibéralisme peuvent être tenus pour responsables de cette débâcle planétaire. Dans ce monde de plus en plus incertain, l’individu éprouve le besoin d’un retour à des valeurs sûres qui lui font retrouver une identité ethnique, voire religieuse que la modernité avait réduite. Le retour du religieux et le besoin « d’âme » de l’individu, quelle que soit sa latitude sont, à bien des égards, des indicateurs de l’errance multidimensionnelle. La nouvelle religion « matérialiste » basée sur le libéralisme sauvage que d’aucuns appellent le « moneythéïsme ». C’est-à-dire l’asservissement au marché, au libéralisme sauvage. Pour Pierre Bourdieu, le libéralisme est à voir comme un programme de « destruction des structures collectives » et de promotion d’un nouvel ordre fondé sur le culte de « l’individu seul mais libre ». Nous vivons une époque où le plaisir est devenu une priorité, où les carrières autrefois toutes tracées se brisent sur l’écueil de la précarité. On assiste en définitive au développement de l’individualisme, la prééminence progressive de la marchandise sur toute autre considération, le règne de l’argent, l’exhibition des paraître. Partout dans le monde, on constate une fragilité du présent et une incertitude du lendemain. Voilà le monde que nous propose l’Occident. La valeur symbolique, écrit le philosophe Dany-Robert Dufour, est ainsi démantelée au profit de la simple et neutre valeur monétaire de la marchandise, de sorte que plus rien d’autre, aucune autre considération (morale, traditionnelle, transcendante...), ne puisse faire entrave à sa libre circulation.(5)
Il vient que la burqa ne doit être interprétée comme une tentative de prosélytisme, comme le brandissent tous les Gaulois. Issue tragique écrit Abdennour Beddar, d’une modernité qui, annoncée comme « ère de l’individu », n’aura pas su donner à ce dernier de possibilités suffisantes de découvrir et d’exploiter les profondeurs de son moi, mais l’aura réduit à vivre presque exclusivement à la superficie de lui-même, c’est-à-dire, comme le déplorait déjà Tocqueville, dans le culte puéril de « vulgaires et petits plaisirs dont il remplit son âme (...) La burqa exprime quelque chose comme le refoulé de la psychologie collective : le refus d’afficher la moindre image de soi, refus qui correspondrait à la réponse de l’inconscient au règne totalitaire de l’image. (...) A cet égard, la burqa demanderait à être interprétée au-delà de ses significations habituellement invoquées, comme l’expression de l’une de ces rébellions vestimentairement exprimées de l’individualité contemporaine contre le sort d’uniformité et de pure apparence qui lui est fait ! Rébellion qu’expriment consciemment ces femmes qui revendiquent haut et fort de faire un choix contre le "système ambiant". (...) L’identité totalement cachée derrière la burqa, c’est l’identité profonde du moi moderne devenu introuvable derrière la profusion de ses images et de ses superficies étalées dans le vide laissé par l’absence de tout grand projet d’existence ».(4)
On ne peut pas ne pas citer une autre dimension qui est celle du contentieux islamo-occidental. Barbarie, fatalisme, archaïsme, terrorisme. Autour de quelques idées fortes en « isme », la représentation occidentale des musulmans semble figée à travers les temps. La responsabilité sarrasine est évoquée par la chanson de Roland, de l’expression « gentem perfidam sarracenorum » (la nation perfide des Sarrasins), utilisée dans la première moitié du VIIIe siècle en Occident à l’étiquette « les arabes, peuple brigand » écrit par Montesquieu dans De l’esprit des lois. Plusieurs siècles après, ce discours n’a pas pris un pli. Le sarrasin est remplacé par le terroriste.(5)
Mahmoud Senadji parlant de cette lutte sourde de la République [d’essence chrétienne] avec l’Islam écrit : « Il est tout à fait inapproprié de considérer le "problème" de la burqa comme une simple manoeuvre politicienne liée à des circonstances électorales pour un gouvernement dont l’assise philosophique est la revivification de la "République du nous", centrée sur ses fondements christiano-laïques. (...) Une "République du nous" si bien personnifiée par les propos d’une représentante de l’UMP lors de l’université d’été, le 5 septembre 2009, au sujet d’un Français issu de l’immigration : "Amine mange du cochon et boit de l’alcool." Traduisons : Amine est "comme" nous. La messe est dite. La scène tragique est là ». (6)
La « Vérité » de la République
« (...) La République comme citadelle métaphysique est une oeuvre parfaite : soit l’assimilation, soit l’exclusion. (...) L’autonomie de la société qu’est la sécularisation ne peut tolérer la présence visible de la verticalité dans l’horizontalité sociale. (...) La « République du nous » n’admet que le semblable. Elle voit dans ses minorités visibles la menace du communautarisme. (...) Là où la burqa parle de liberté, de dévouement et d’une vie quotidienne « dans laquelle chaque instant est dédié à Allah » ; la République parle d’asservissement et d’oppression. Depuis septembre 2001, l’esprit gréco-chrétien et mondialatinisateur déchaîné, a trouvé dans l’Islam la nouvelle maladie planétaire. Le foulard islamique, le voile, les minarets, la burqa, les dessins sur le Prophète (Qsssl) ne sont que la traduction d’une thèse ancrée dans l’esprit des tenants d’un républicanisme intransigeant : l’incompatibilité de l’Islam avec la République. L’Islam est sommé pour accéder à la modernité et devenir citoyen de la République, d’opérer sa conversion, de s’arracher au dogme, de faire de l’Islam une culture et non une foi (...) La République, dans sa position de détenir la Vérité, demande aux musulmans de lire le Coran avec les yeux de Voltaire.(6)
Tout est dit, par touches successives, l’Islam perd son âme et en Occident on refuse de comprendre que l’on peut respecter et défendre la République tout en étant musulman . L’Islam bien compris, est une richesse pour le vivre ensemble. Sale temps pour les musulmans en Europe.
Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique enp-edu.dz
P.S.
1.Chloé Leprince : Pourquoi Sarkozy se prend les pieds dans le tapis, Rue89 |27/03/2010
2.Le Conseil d’Etat rejette l’interdiction générale du voile intégral. Le Monde 30.03.10
3.Jean Daniel : De quoi la burqa est-elle le nom ? NouvelObs. 28 Janvier 2010
4.Abdennour Bidar : La burqa, symptôme d’un malaise, Le Monde 23.01.10
5.Chems E. Chitour : L’Occident et la désymbolisation du monde Mille babords 23/12/2006
6.Mahmoud Senadji : « De quoi la Burqa est-elle le nom » ? Oumma.com 1er mars 2010
8 commentaires
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Ce que nous voile la burqa : le refus en Occident des valeurs de l’Islam 11 avril 17:31, par sami
Depuis quand la burqa est une valeur de l’Islam ?? Bizzare que l’article commence en citant Ibn Arabi, que la majorité des sectes musulmanes -à l’exception des soufis, chiites et quelques mnorités sunnites- le considèrent comme hérétique.
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Ce que nous voile la burqa : le refus en Occident des valeurs de l’Islam 11 avril 20:42, par Nour Chabbi
Il faut lire le texte dans son ensemble et sa détermination pour comprendre que la BURQUA est désignée comme un épiphénomène très marginal, le lire justement sans aucun conditionnement sectaire.Ce qui est discuté ici, c’est l’intime conviction, la liberté individuelle, le vivre ensemble, l’absolu républicain et son déterminisme pour la sauvegarde des libertés.Secte musulmane ? Il faudrait les citer, ce ne sont pas les sectes qui font l’ISLAM, seul le coran nous oblige.
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Ce que nous voile la burqa : le refus en Occident des valeurs de l’Islam 12 avril 23:45, par Danièle Dugelay
Ce texte a un lourd parfum de "personnalisme". Le Vivre-Ensemble a bon dos, quand il se fait sur le dos des femmes et que ce sont des hommes qui le portent aux nues. La burqa serait un refuge pour nos amies étrangères ou de culture différente, et mal acceptées comme telles par nos concitoyens (ou autres concitoyens) ? Ce serait même le drapeau de la liberté qu’elles leur opposeraient ? L’auteur a du se torturer les neurones pour trouver pareille explication ! A-t-il au moins interrogé ces femmes, leur a-t-il soumis ses conclusions ? J’habite dans une ville où on rencontre parfois ce genre de vêtement ou encore de très longs voiles amples qui ne laissent apparaître que l’ovale du visage. Je suis allée à la rencontre des femmes ainsi vêtues et j’ai pris le temps de discuter avec elles afin de comprendre leur choix. A part deux jeunes femmes qui n’ont pas voulu répondre, elles n’ont pas fait mystère de leurs motivations. Toutes m’ont parlé de respect parfois, mais plus souvent de soumission, à Dieu généralement, mais parfois aussi aux hommes. C’est de l’homme que Dieu avait tiré la femme, et il l’avait ainsi créée pour l’homme. Un groupe de femmes plus âgées a affirmé avec force qu’elles n’étaient que de viles tentatrices, qui devaient se cacher aux yeux des hommes, puisque c’était écrit dans les Livres seuls porteurs de vérité. C’était d’ailleurs au nom de cette vérité qu’elles imposaient l’idée de la création à leurs enfants lorsqu’on leur parlait évolution à l’école. Dans les années 70, j’ai parcouru des kilomètres dans les artères de Paris pour défendre l’égalité des sexes et j’ai consacré une grande partie de mon temps pendant une dizaine d’années pour la même cause. Mais, dans ma toute jeunesse, j’étais parfaitement conditionnée à devoir devenir la moitié de mon futur époux. La vie a fini par m’ouvrir les yeux. Et vous voudriez que j’accepte cette régression de la condition des femmes affichée dans les rues devant des enfants qui risquent d’en être influencés ? Vous voudriez que, moi qui sait l’opportunité qu’apporte la soumission des mères, chargées de l’éducation des jeunes, au système du libéralisme mondialisé, vous voudriez que je n’essaie pas de leur ouvrir les yeux ? Eh bien, non, je recommencerai à militer, malgré mon âge, en tant que femme et en tant que femme de gauche, qui refuse l’oppression.
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Ce que nous voile la burqa : le refus en Occident des valeurs de l’Islam 12 avril 01:52, par larbi chelabi
’’La République, dans sa position de détenir la Vérité, demande aux musulmans de lire le Coran avec les yeux de Voltaire.(6)’’. Je pense qu’on ne peut trouver meilleure formulation pour expliquer l’anachronique tentation du pouvoir politico- médiatique en occident de vouloir ’’transformer’’ l’islam pour en faire une religion asservie à l’ordre des hommes. Pour les adeptes du ’’moneytheisme’’ (j’adore ce mot), une fille qui se drape dans sa burqua a très peu de besoins vestimentaires et autres. C’est donc une consommatrice marginale. Laisser ce ’’fléau’’ se propager, c’est courrir le risque de voir beaucoup de femmes devenir des consommatrices marginales. Les hommes à leur tour n’auront plus besoin de se vider le porte-monnaie pour paraître car l’autre, la femme ’’burquanisée’’ n’est pas sensible aux apparences surtout quand elles sonnent faux. L’effet boule de neige sera tellement puissant que c’est tout le système économique et financier bâti sur les valeurs typiquement matérialistes qui s’effondrerait. Voilà pourquoi une histoire de chiffon prend des allures de guerre mondiale. Le reste c’est du crépage de chignon.
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Ce que nous voile la burqa : le refus en Occident des valeurs de l’Islam 13 avril 13:38
Le triste dans tout ça, c’est que l’islam qui, où il est religion officielle, protège les classes dominantes et permet les pires exploitations des pauvres avec de violents sévices contre les infidèles (la bastonnade par exemple), parce qu’il rassemble contre la barbarie impérialiste de l’occident, ose se présenter comme démocratique et progressiste. Quelle imposture !
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Ce que nous voile la burqa : le refus en Occident des valeurs de l’Islam 14 avril 22:29, par Libre Plume
Allez, un commentaire un peu... coup de gueule... il en faut !
Rien à faire, l’idée du voile me fait horreur, malgré toutes les études sociologiques, religieuses (tiens si on parlait de foi, un peu ?), politiques... et tout ce qu’on veut...
Poser un voile sur la tête est un geste de soumission en soi.
Que des femmes le mettent pour un besoin d’exister et ainsi rejeter une société de consommation, oui, bon... ça existe pour tous les extrêmes ça... réaction de repli sur soi, comme le geste de se cacher d’une société qui ne convient pas. Bon.... Ca prouve surtout une grande fragilité d’ego !
Mais alors, que ça puisse ne pas être une évidence sur le sol de la République Française, là non. Alors, oui, je suis une Citoyenne française et donc l’égale de l’homme, en tant que citoyenne s’entend. Donc discuter du voile sous cet angle est parfaitement légitime. Oui, Liberté, Egalité et Fraternité... notre apparence nous appartient, nul ne peut en disposer. Etat laïque qui a le devoir de protéger tout citoyen et donc de l’aider à refuser tout ce qui pourrait le faire paraître soumis à quoi que ce soit... mais c’est normal ça ! Ma mère et ma grand-mère se seraient donc battues pour rien ?
Alors, oui, il faut discuter du voile, mais en tant qu’enseignante, croyez-moi, j’en ai entendu des élèves qui me disaient : "mon frère, mon père veulent que je mette le voile"... et oui, la bêtise est partout, tout le monde ne comprend pas les "subtilités" des "docteurs de la loi"... alors je lutterai pour elles. Là, je reste concrète, oui, je sais.
Pourquoi ne parlerions-nous pas de foi, plutôt que de tout cela ? des rites, des habitudes, des traditions il y en a dans toutes les obédiences au Dieu Unique. C’est bien,c’est ce qui tient dans la vie de tous les jours... mais ce n’est pas la formidable espérance en l’Homme que doit représenter la foi.
En tant que femme du XXIème siècle je ne laisserai pas des hommes me dicter ce que je dois porter, ni même Dieu, d’ailleurs. Pour le prier, il faut lever la tête et surtout avoir un coeur humble... et ça ne se voit pas ça !
Vous savez, tout ces "paillements" sur le voile, me rappelle l’Eglise des tous premiers siècles qui se demandait si la femme avait une âme.... oh, que oui, et c’est ça qui, aujourd’hui lui permet de lever la tête et de dire à tous ces hommes de principes qu’elles ne lâcheront pas un pouce de leurs libertés individuelles. Et si Dieu était d’accord ? ça ne vous est jamais venu à l’esprit ?
Je me suis battue contre l’idée de définir un identité française ces derniers mois mais, c’est sur, je n’y ferai pas entrer le port de quelque voile que ce soit !
Allez, pour la polémique et le sourire (je peux pas m’en empêcher !)... et vous Messieurs ? à quand le voile ?...
Allez, c’est dit... Merci de permettre le débat. Cordialement. Libre Plume
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Ce que nous voile la burqa : le refus en Occident des valeurs de l’Islam 16 avril 15:35, par demitrius
Au cas où certains auraient oublié : en 1905 on a viré les religions de l’état pour qu’elles restent dans les chaumières et qu’elles n’interviennent pas dans notre constitution, nos lois, notre république. Alors, ça n’est pas pour se laisser à nouveau gonfler par une nouvelle, aussi bonne soit-elle pour certains, cela n’engage que ceux qui sont croyants. En France, et ailleurs, il y a des incroyants qui ont le droit de vivre tranquillement sans se faire emm... par des religieux de tout bord, alors que ceux qui veulent croire le fassent chez eux et nous fichent la paix dès lors que cela n’est pas de la provoc ou du prosélytisme. D’autre part, on envoie des jeunes soldats se faire tuer pour que certaines femmes puissent enlever ce foutu voile entre autre, et c’est faire injure à toutes ces femmes des pays totalitaires en matière de religion, qui elles, aimeraient ne rien porter d’autre que des vêtements, pas des sacs pour anéantir leur identité. Et puis, si c’est parce que, pour le Coran, l’homme ne doit pas être tenté par la femme, qu’on leur file du bromure.....A quand, au nom de la liberté, une religion qui dira qu’on a le droit de sortir tout nu avec une plume où je pense....
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Ce que nous voile la burqa : le refus en Occident des valeurs de l’Islam 17 avril 23:03
Ainsi donc, pour que les non-croyants soient à l’aise dans leur environnement, il faut que les croyants s’éclipsent. Il faut qu’ils se fondent dans cette uniformité qui n’a d’uniforme que le souci partagé de traverser la vie en essayant de tirer le maximum possible de jouissance. Quand on dit que la guerre actuellement menée en Afghanistan et un peu partout en terre d’Islam est légitime, sous le fallacieux prétexte qu’elle serve la liberté en général et l’avenir de la femme musulmane en particulier, le musulman que je suis a le droit d’être choqué. J’admets qu’un non-croyant puisse vivre sa vie selon ses propres canons mais je ne suis pas obligé de taire qui je suis pour faire plaisir. Ce que les occidentaux ne comprendront probablement jamais, c’est que les musulmans ont une autre conception du monde qui échappe aux grilles de lecture généralement utilisées en France et un peu partout dans la vieille Europe. Ces grilles de lecture ont fait plusieurs fois la démonstration de leur inefficacité dès qu’il s’agit de comprendre et d’intéragir avec l’Islam et les musulmans. On continue pourtant à les croire infaillibles alors qu’elles ne font que scruter la périphérie et faire perdurer de stériles polémiques. Pour preuve, l’histoire du voile ne date pas d’aujourd’hui mais du début des années 80. On en parle encore 30 ans après. Si ce n’est pas un échec, j’aimerai bien savoir ce que c’est. ’’Il faut mettre ses principes dans les grandes choses, aux petites la miséricorde suffit’’ disait Camus.De cette citation je retiens deux choses, les grandes choses pour un non croyant sont des petites choses pour le croyant. L’inverse est tout aussi vrai mais le point commun des deux c’est la miséricorde. On pourrait s’en suffire. La deuxième chose c’est qu’on peut être musulman et convoquer Camus même lorsqu’il ironise à propos de la miséricorde. L’intelligence peut être partout. La bêtise également.
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duminică, 2 mai 2010
marți, 20 aprilie 2010
Aurélien Robert. L’islamophobie déconstruite
L’islamophobie déconstruite
par Aurélien Robert [16-04-2010]
Domaine : Histoire
http://www.laviedesidees.fr/L-islamophobie-deconstruite.html
Mots-clés : islam | identité | civilisation | sciences sociales
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L’islamophobie déconstruite (PDF - 208.8 ko)
par Aurélien Robert
Recensé : Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed, Irène Rosier-Catach (dir.), Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l’islamophobie savante, Paris, Fayard, 2009.
Plus d’un an après la publication du livre de Sylvain Gouguenheim Aristote au Mont Saint-Michel paraissait Les Grecs, les Arabes et nous, un volume collectif qui non seulement constitue une réponse aux thèses et aux arguments de Gouguenheim, mais montre aussi de quoi son livre était le nom. Car au-delà de la fausseté historique avérée de nombreuses thèses centrales de cet ouvrage, on peut y voir le reflet d’enjeux qui dépassent largement la querelle d’érudits. À l’heure des débats sur l’identité nationale et sur le port de la burqa, il semble nécessaire de se pencher de près sur le discours des « racines grecques de l’Europe chrétienne », surtout quand celui-ci comporte un jugement comparatif sur les valeurs et les mérites de l’Europe et du monde arabe, des chrétiens et des musulmans, des langues sémitiques et des langues indo-européennes.
Ce livre montre que ce que Gouguenheim faisait passer pour une simple mise à jour des connaissances historiques sur le rôle et l’importance du monde arabe dans la transmission du savoir grec masquait en fait un jugement idéologique sur l’islam que l’on retrouve dans de nombreux débats. Seule une approche holiste pouvait faire apparaître l’implicite dans ce réseau de points de vue sur la place et le rôle de l’islam dans la culture occidentale. Selon Gouguenheim, l’Occident ne devrait rien ou presque à la transmission arabe du savoir grec, puisqu’il existe une filière concurrente de traductions latines du grec. Comme « notre » savoir est grec, Gouguenheim tente de montrer que l’Occident n’a aucunement eu besoin de la médiation arabe, mais aussi – et c’est plus grave – que les Arabes n’étaient pas capables, faute d’outils linguistiques et conceptuels appropriés, d’assimiler ce savoir grec.
Les auteurs qui ont participé à cette entreprise collective ne pouvaient s’en tenir à une simple logique de contre-argumentation savante, qui se contenterait de faire la liste des erreurs de Gouguenheim et de ceux qui illustrent le même genre d’historiographie identitaire. Car ce n’était pas seulement aux collègues universitaires qu’il fallait s’adresser, mais au large public auquel Gouguenheim lui-même entendait délivrer des vérités prétendument cachées par les chercheurs de métier. Il s’agissait donc de montrer que derrière les habits du discours savant – habits minces mais qui ont fait illusion – se cache une nouvelle forme d’islamophobie. N’est-ce pas à la fois trop fort et trop flou ? Le livre montre le contraire. Si le terme peut sembler aussi flou, ou équivoque, que celui d’islam/Islam (désignant à la fois une religion, une civilisation, l’ensemble des musulmans, etc.), on a ici la démonstration que l’islamophobie dont il est question vise bien tous ces sens de l’islam. Par-delà le cas Gouguenheim, ce livre fait donc apparaître une constellation de philosophes, d’historiens, de critiques et d’hommes politiques ou d’Église qui reprend en choeur ce discours sur le faible rôle de l’Islam/islam dans l’histoire de la culture mondiale.
L’islamophobie revêt désormais des formes nouvelles et pernicieuses : elle est réactive, en ce qu’elle entend prendre le contre-pied d’un savoir déjà constitué par des spécialistes, tout en ne s’adressant pas à ces derniers, mais au grand public (elle instrumentalise donc le milieu de la recherche en prétendant dévoiler les résultats des chercheurs) ; elle se veut modérée (il s’agit seulement au départ d’infléchir ce que l’on enseigne dans les universités) et simple (elle présente ses idées comme si elles étaient évidentes, et ne prend pas le temps de la nuance) ; elle est relayée par les médias et reprise par une partie du monde politique.
Le savant et le critique
Dans le premier chapitre du livre, Irène Rosier-Catach se livre à une revue de presse qui fournit les éléments principaux pour comprendre cette affaire et son devenir médiatique. À l’époque, les journaux n’ont retenu que le début de l’argumentation de Gouguenheim, laissant de côté le propos dégradant sur les Arabes et sur l’Islam. Ils n’ont fait place qu’au supposé scoop : un certain Jacques de Venise a traduit Aristote en latin au Mont-Saint-Michel avant que nous ne recevions les traductions de l’arabe ; les Arabes n’auraient donc pas joué un rôle si important dans la transmission du savoir grec. Non seulement, on trouve dans n’importe quelle bonne (et même mauvaise) encyclopédie une notice sur Jacques de Venise, mais les critiques ont négligé la fin du livre dans laquelle apparaissent les thèses essentialistes sur l’Islam (civilisation incapable d’assimiler le savoir grec et de s’ouvrir aux autres cultures) et sur la langue arabe (inapte à traduire le grec et à rendre un discours philosophique). Les médias ont ainsi pris position en faveur de l’historien isolé et victimisé, reconduisant ainsi les clichés sur les représentants de la doxa universitaire et ses mandarins.
Si le contenu de cette affaire présente quelque nouveauté, liée à une actualité parfois brûlante, ce dont elle est le symptôme est connu depuis longtemps. À la suite d’une critique très favorable du livre de Bernard-Henri Lévy Le Testament de Dieu parue dans Le Nouvel Observateur en juin 1979, l’historien Pierre Vidal-Naquet écrivit une lettre au journal dans laquelle il recensait une partie des très nombreuses erreurs historiques, parfois aberrantes, du livre de Lévy, remettant ainsi en cause à la fois le contenu du livre, l’éloge des journalistes et les faibles exigences des éditeurs. Il se demandait alors « comment peut-il se faire que, sans exercer le moindre contrôle, un éditeur, des journaux, des chaînes de télévision lancent un pareil produit comme on lance une savonnette, sans prendre les garanties de qualité que l’on exige précisément d’une savonnette ? » (Le Nouvel Observateur, 18 juin 1979). Aujourd’hui, les mêmes « savants » citent très sérieusement les travaux du désormais fameux, mais toujours inexistant, Jean-Baptiste Botul.
Nous ne reprendrons pas ici la liste des erreurs de Gouguenheim, d’autres l’ont fait ailleurs avec force détails, comme le Père Bataillon [1], et le livre dont nous rendons compte ici abonde en critiques précises (l’article d’Hélène Bellosta sur l’histoire des sciences arabes est remarquable de ce point de vue). Il est certainement plus utile ici de relever les principaux biais idéologiques qui ont conduit à ce genre de falsification historique.
Intégrations et assimilations asymétriques
Les Grecs, les Arabes et nous met en évidence plusieurs éléments distincts dans la thèse de Gouguenheim, que l’on retrouve aussi chez un Rémi Brague ou un Jacques Heers : l’autarcie de l’Occident et la connaturalité de la culture grecque et de la culture chrétienne ; l’hellénisation limitée – voire manquée – du monde arabe (les Arabes auraient reçu passivement le savoir grec qu’ils n’ont pas su assimiler). Ces deux aspects sont bien entendu liés, car c’est parce que la raison est l’apanage des Grecs et des chrétiens que l’islam n’a pu ni s’helléniser, ni devenir rationnel.
Les chapitres rédigés par Hélène Bellosta, Djamel Kouloughli et Marwan Rashed montrent très clairement que le monde arabo-musulman n’a pas reçu passivement le savoir grec, puisqu’un savoir y était déjà constitué, dont une large partie n’avait d’ailleurs pas encore d’équivalent en Occident (comme l’algèbre ou la médecine). Le besoin de traductions des textes grecs en arabe ne s’explique donc que par une volonté d’un savoir nouveau pour répondre à des questions déjà posées par les penseurs arabes. En ce qui concerne la philosophie, Marwan Rashed montre comment dès le IXe siècle les théologiens rationnels (les Mutakallimun) formulaient des théories très complexes pour penser la compatibilité de la liberté et de la prédestination, les limites du possible en métaphysique et la constitution du monde dans une physique de la création. Marwan Rashed rappelle à quel point les discussions sur la notion d’atome étaient importantes chez les théologiens du Kalam. Il est frappant de constater – Rashed ne va pas jusque-là – combien l’atomisme latin du XIVe siècle est proche de celui des Arabes des IXe et Xe siècles [2]. Et pour cause : les Latins ont connu cet atomisme arabe par plusieurs sources traduites de l’arabe, notamment par le Guide des égarés de Maïmonide (la médiation juive est étrangement absente du livre de Gouguenheim, comme le montre le chapitre de Jean Christophe Attias), mais aussi par l’intermédiaire d’al-Ghazâlî, d’Avicenne et d’Averroès.
Il est cependant exagéré, de la part de Rashed, de voir dans cette philosophie arabe « les débuts de la philosophie moderne », car au jeu des similitudes entre thèses et entre arguments on peut toujours aller plus en amont pour trouver les premiers modernes. Ce n’est pas parce que l’on trouve des occasionnalistes, des atomistes ou encore une opposition entre ce qui semble être une métaphysique générale (aristotélicienne) et des métaphysiques spéciales (platonisantes) chez les auteurs arabes que leurs philosophie sont identiques à – ou annoncent – la philosophie des modernes (Descartes, Leibniz, Spinoza, etc.). Ce n’est pas parce qu’Augustin a formulé le cogito ergo sum qu’il est Descartes. Ces remarques n’enlèvent cependant rien au propos central de l’article.
Dans une courte note intitulée « Deux poids, deux mesures » (p. 47-51), Luca Bianchi montre à quel point la lecture de Gouguenheim est asymétrique. Nombre de ses affirmations à propos du monde arabe pourraient valoir pour le monde latin. En témoignent les censures répétées d’Aristote par les Latins. Gouguenheim en est-il conscient lorsqu’il ne mentionne pas non plus les condamnations par l’Église d’un Giordano Bruno ou d’un Galilée ? Parce qu’il est tenté par l’essentialisme, Gouguenheim passe allègrement sur les nuances de l’histoire des idées.
Du relativisme à l’essentialisme linguistique
Dans le chapitre consacré à la traduction, le linguiste Djamel Kouloughli souligne à quel point les conceptions linguistiques de Gouguenheim sont simplistes et incohérentes. Elles s’articulent aux présupposés formulés dans les travaux d’Ernest Renan sur les langues sémitiques et à ceux de Humboldt ou de Sapir-Worf sur le génie des langues. Gouguenheim assène sans fondement que la langue arabe est le reflet de structures mentales particulières (entendez : faibles), incompatibles avec la pensée grecque (synonyme de raison) et avec la philosophie en particulier, car il s’agirait d’une langue essentiellement religieuse et poétique. Djamel Kouloughli montre la fausseté de ce discours et rappelle comment, du point de vue du linguiste, il est possible de traduire n’importe quel contenu d’une langue naturelle dans une autre, malgré les difficultés que ce travail peut poser dans la pratique. Il insiste aussi sur ce qui est peut-être le plus grand paradoxe de cette histoire : si le grec n’est pas traduisible en arabe et si l’arabe n’est pas une langue philosophique, alors pourquoi les Arabes ont-ils tout de même traduit un corpus impressionnant de textes scientifiques et philosophiques grecs ? Que dire des traités philosophiques écrits en arabe avant et après les traductions arabes d’Aristote ? Et pourquoi nous sommes-nous servis à notre tour de ces traductions et de ces traités pour tenter de comprendre quelque chose à la philosophie grecque ?
Le relativisme des islamophobes va donc de pair avec ce que Philippe Büttgen appelle un « comparatisme négatif », que l’on retrouve dans la théologie de Benoît XVI. L’encyclique Fides et ratio de Jean Paul II affirmait déjà la connaturalité du logos et de la religion chrétienne. Le discours de Ratisbonne de Benoît XVI franchit un pas lorsqu’il mentionne la discussion entre Manuel II Paléologue et un musulman tout en enjoignant les catholiques à retrouver les Lumières grecques contre ce qu’il appelle « les Lumières radicales » (celles d’un Kant par exemple). Philippe Büttgen montre que si l’on ne peut pas taxer le pape d’islamophobie, son discours révèle cependant l’émergence d’une nouvelle apologétique au sein de l’Église catholique, autrement appelée par lui « théologie comparée négative ». Ce genre apologétique ne cherche plus l’universel et le dialogue entre les religions, mais insiste au contraire sur les différences et cherche à établir la supériorité du christianisme par sa différence avec l’islam, comme le font Gouguenheim et Brague.
L’Europe chrétienne du médiéviste, le choc des civilisations et l’identité nationale
Quel sens cela a-t-il d’opposer les Grecs, les Arabes et nous ? À qui correspond ce « nous » sans cesse utilisé, parfois opposé à un « on » tout aussi flou. Nous les Latins ? Nous les Européens ? Quel sens cela aurait-il eu au Moyen Âge ? Dans le chapitre intitulé « Les Latins parlent aux Latins », Alain de Libera montre combien le terme « grec » est équivoque dans le discours des philosophes médiévaux dans le monde latin : il renvoie parfois à des chrétiens, parfois à des païens, parfois ils constituent l’ennemi numéro un, parfois on les vante, etc. La même chose vaut pour le rapport des philosophes médiévaux latins aux philosophes arabes. Quant à l’Europe, il est rappelé ce que Jacques Le Goff a déjà montré, à savoir que le sentiment européen n’existait pas avant le XVe siècle. Bref, « parler des racines grecques de l’Europe chrétienne n’aurait donc eu aucun sens pour un scolastique » (p. 175).
Ce n’est là qu’une partie de la stratégie essentialiste, qui n’hésite pas à user de constructions fictives, comme celle d’une civilisation médiévale et occidentale, fruit d’une tradition culturelle et religieuse uniforme, construite par l’opposition à d’autres civilisations et en particulier à la civilisation islamique. On se souvient que les attentats du 11 septembre 2001 avaient remis au goût du jour les thèses de Samuel Huntington sur le choc des civilisations : plus qu’une incompatibilité transitoire entre des peuples ou des sociétés, il y aurait une incommensurabilité radicale et essentielle entre leurs schèmes conceptuels. De l’aveu même de son auteur, cette thèse était influencée par les travaux de l’historien Fernand Braudel. Dans le chapitre intitulé « Faire et défaire l’histoire des civilisations », Blaise Dufal montre comment, en France, une grande partie de l’historiographie, et pas seulement sur le Moyen Âge, reprend cette Grammaire des civilisations, que Braudel a déclinée de diverses manières, jusqu’à écrire L’Identité de la France (Flammarion, 1986), ouvrage instrumentalisé dans les années 1980 par le Front national.
Braudel occupe encore aujourd’hui une place centrale dans les sciences sociales, mais aussi en politique, puisque le conseiller du président actuel, Henri Guaino, justifie le fameux « Discours de Dakar » sur « l’homme noir » par les travaux de Braudel. Gouguenheim se place aussi sous son autorité lorsqu’il tente de comparer les civilisations médiévales chrétiennes et musulmanes. Comme le montre très clairement Dufal, le concept de « civilisation » n’est jamais questionné pour lui-même par ceux qui y font appel. Loin d’être un concept neutre, il implique chez nombre d’historiens qui l’utilisent une tendance à l’essentialisme et au comparatisme. Blaise Dufal nous invite donc, à la suite de Jack Goody, à sortir du concept de civilisation et à revenir à une histoire nuancée. En sortir ne signifie pas seulement opérer un tournant historiographique déjà amorcé par de nombreux historiens, mais aussi prendre garde aux usages politiques du concept de civilisation, aujourd’hui comme hier, notamment dans le pseudo-débat sur l’identité nationale. Il suffit en effet de lire le livre de la médiéviste Colette Beaune, Naissance de la nation France (Gallimard, 1985), pour comprendre combien il est difficile de penser l’identité nationale pour peu que l’on choisisse de ne pas sacrifier la complexité des processus historiques. De Libera rappelle avec justesse le mot de Paul Vignaux, qui invitait les historiens de la philosophie à « laisser voir la diversité rebelle », puis conclut : « À l’âge des monolithes identitaires et des pieuses reconstitutions, le conseil reste opportun, pour ne pas dire de salut public » (p. 207).
Retrouver une République des lettres sereine
Quelques semaines après la parution de l’échange entre Bernard-Heni Lévy et Pierre Vidal-Naquet cité plus haut, Cornelius Castoriadis s’était exprimé à son tour pour dénoncer ce qu’il appelait « l’imposture publicitaire ». Mais selon lui le problème était beaucoup plus grave : « Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, écrivait-il, dans un pays de vieille et grande culture, un “auteur” peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la “critique” le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ? » (Le Nouvel Observateur, 9 juin 1979). Selon Castoriadis, les raisons sont multiples et tiennent à l’état de notre société, mais plus particulièrement au fait qu’il n’y a plus d’éthos démocratique dans la République des lettres. « Si la critique continue à abdiquer sa fonction, écrivait Castoriadis, les autres intellectuels et écrivains auront le devoir de la remplacer ». Concernant l’affaire Gouguenheim, c’est désormais chose faite avec Les Grecs, les Arabes et nous.
par Aurélien Robert [16-04-2010]
Notes
[1] Son texte « Sur Aristote et le Mont Saint-Michel. Notes de lecture » a été republié récemment dans J. Celeyrette et M. Lejbowicz (dir.), L’Islam médiéval en terres chrétiennes. Science et idéologie, Lille, Septentrion, 2008, p. 105-114. On trouvera dans ce volume quelques articles précis contrant les thèses de Gouguenheim, notamment celui de Sten Ebbesen sur Jacques de Venise.
[2] Nous nous permettons de renvoyer à C. Grellard et A. Robert (dir.), Atomism in Late Medieval Philosophy and Theology, Leiden-Boston, Brill, 2009.
par Aurélien Robert [16-04-2010]
Domaine : Histoire
http://www.laviedesidees.fr/L-islamophobie-deconstruite.html
Mots-clés : islam | identité | civilisation | sciences sociales
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À travers une étude minutieuse de la controverse déclenchée en 2008 par le livre de Sylvain Gouguenheim, un ouvrage collectif décortique les ressorts de l’islamophobie savante et ses usages politiques.
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L’islamophobie déconstruite (PDF - 208.8 ko)
par Aurélien Robert
Recensé : Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed, Irène Rosier-Catach (dir.), Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l’islamophobie savante, Paris, Fayard, 2009.
Plus d’un an après la publication du livre de Sylvain Gouguenheim Aristote au Mont Saint-Michel paraissait Les Grecs, les Arabes et nous, un volume collectif qui non seulement constitue une réponse aux thèses et aux arguments de Gouguenheim, mais montre aussi de quoi son livre était le nom. Car au-delà de la fausseté historique avérée de nombreuses thèses centrales de cet ouvrage, on peut y voir le reflet d’enjeux qui dépassent largement la querelle d’érudits. À l’heure des débats sur l’identité nationale et sur le port de la burqa, il semble nécessaire de se pencher de près sur le discours des « racines grecques de l’Europe chrétienne », surtout quand celui-ci comporte un jugement comparatif sur les valeurs et les mérites de l’Europe et du monde arabe, des chrétiens et des musulmans, des langues sémitiques et des langues indo-européennes.
Ce livre montre que ce que Gouguenheim faisait passer pour une simple mise à jour des connaissances historiques sur le rôle et l’importance du monde arabe dans la transmission du savoir grec masquait en fait un jugement idéologique sur l’islam que l’on retrouve dans de nombreux débats. Seule une approche holiste pouvait faire apparaître l’implicite dans ce réseau de points de vue sur la place et le rôle de l’islam dans la culture occidentale. Selon Gouguenheim, l’Occident ne devrait rien ou presque à la transmission arabe du savoir grec, puisqu’il existe une filière concurrente de traductions latines du grec. Comme « notre » savoir est grec, Gouguenheim tente de montrer que l’Occident n’a aucunement eu besoin de la médiation arabe, mais aussi – et c’est plus grave – que les Arabes n’étaient pas capables, faute d’outils linguistiques et conceptuels appropriés, d’assimiler ce savoir grec.
Les auteurs qui ont participé à cette entreprise collective ne pouvaient s’en tenir à une simple logique de contre-argumentation savante, qui se contenterait de faire la liste des erreurs de Gouguenheim et de ceux qui illustrent le même genre d’historiographie identitaire. Car ce n’était pas seulement aux collègues universitaires qu’il fallait s’adresser, mais au large public auquel Gouguenheim lui-même entendait délivrer des vérités prétendument cachées par les chercheurs de métier. Il s’agissait donc de montrer que derrière les habits du discours savant – habits minces mais qui ont fait illusion – se cache une nouvelle forme d’islamophobie. N’est-ce pas à la fois trop fort et trop flou ? Le livre montre le contraire. Si le terme peut sembler aussi flou, ou équivoque, que celui d’islam/Islam (désignant à la fois une religion, une civilisation, l’ensemble des musulmans, etc.), on a ici la démonstration que l’islamophobie dont il est question vise bien tous ces sens de l’islam. Par-delà le cas Gouguenheim, ce livre fait donc apparaître une constellation de philosophes, d’historiens, de critiques et d’hommes politiques ou d’Église qui reprend en choeur ce discours sur le faible rôle de l’Islam/islam dans l’histoire de la culture mondiale.
L’islamophobie revêt désormais des formes nouvelles et pernicieuses : elle est réactive, en ce qu’elle entend prendre le contre-pied d’un savoir déjà constitué par des spécialistes, tout en ne s’adressant pas à ces derniers, mais au grand public (elle instrumentalise donc le milieu de la recherche en prétendant dévoiler les résultats des chercheurs) ; elle se veut modérée (il s’agit seulement au départ d’infléchir ce que l’on enseigne dans les universités) et simple (elle présente ses idées comme si elles étaient évidentes, et ne prend pas le temps de la nuance) ; elle est relayée par les médias et reprise par une partie du monde politique.
Le savant et le critique
Dans le premier chapitre du livre, Irène Rosier-Catach se livre à une revue de presse qui fournit les éléments principaux pour comprendre cette affaire et son devenir médiatique. À l’époque, les journaux n’ont retenu que le début de l’argumentation de Gouguenheim, laissant de côté le propos dégradant sur les Arabes et sur l’Islam. Ils n’ont fait place qu’au supposé scoop : un certain Jacques de Venise a traduit Aristote en latin au Mont-Saint-Michel avant que nous ne recevions les traductions de l’arabe ; les Arabes n’auraient donc pas joué un rôle si important dans la transmission du savoir grec. Non seulement, on trouve dans n’importe quelle bonne (et même mauvaise) encyclopédie une notice sur Jacques de Venise, mais les critiques ont négligé la fin du livre dans laquelle apparaissent les thèses essentialistes sur l’Islam (civilisation incapable d’assimiler le savoir grec et de s’ouvrir aux autres cultures) et sur la langue arabe (inapte à traduire le grec et à rendre un discours philosophique). Les médias ont ainsi pris position en faveur de l’historien isolé et victimisé, reconduisant ainsi les clichés sur les représentants de la doxa universitaire et ses mandarins.
Si le contenu de cette affaire présente quelque nouveauté, liée à une actualité parfois brûlante, ce dont elle est le symptôme est connu depuis longtemps. À la suite d’une critique très favorable du livre de Bernard-Henri Lévy Le Testament de Dieu parue dans Le Nouvel Observateur en juin 1979, l’historien Pierre Vidal-Naquet écrivit une lettre au journal dans laquelle il recensait une partie des très nombreuses erreurs historiques, parfois aberrantes, du livre de Lévy, remettant ainsi en cause à la fois le contenu du livre, l’éloge des journalistes et les faibles exigences des éditeurs. Il se demandait alors « comment peut-il se faire que, sans exercer le moindre contrôle, un éditeur, des journaux, des chaînes de télévision lancent un pareil produit comme on lance une savonnette, sans prendre les garanties de qualité que l’on exige précisément d’une savonnette ? » (Le Nouvel Observateur, 18 juin 1979). Aujourd’hui, les mêmes « savants » citent très sérieusement les travaux du désormais fameux, mais toujours inexistant, Jean-Baptiste Botul.
Nous ne reprendrons pas ici la liste des erreurs de Gouguenheim, d’autres l’ont fait ailleurs avec force détails, comme le Père Bataillon [1], et le livre dont nous rendons compte ici abonde en critiques précises (l’article d’Hélène Bellosta sur l’histoire des sciences arabes est remarquable de ce point de vue). Il est certainement plus utile ici de relever les principaux biais idéologiques qui ont conduit à ce genre de falsification historique.
Intégrations et assimilations asymétriques
Les Grecs, les Arabes et nous met en évidence plusieurs éléments distincts dans la thèse de Gouguenheim, que l’on retrouve aussi chez un Rémi Brague ou un Jacques Heers : l’autarcie de l’Occident et la connaturalité de la culture grecque et de la culture chrétienne ; l’hellénisation limitée – voire manquée – du monde arabe (les Arabes auraient reçu passivement le savoir grec qu’ils n’ont pas su assimiler). Ces deux aspects sont bien entendu liés, car c’est parce que la raison est l’apanage des Grecs et des chrétiens que l’islam n’a pu ni s’helléniser, ni devenir rationnel.
Les chapitres rédigés par Hélène Bellosta, Djamel Kouloughli et Marwan Rashed montrent très clairement que le monde arabo-musulman n’a pas reçu passivement le savoir grec, puisqu’un savoir y était déjà constitué, dont une large partie n’avait d’ailleurs pas encore d’équivalent en Occident (comme l’algèbre ou la médecine). Le besoin de traductions des textes grecs en arabe ne s’explique donc que par une volonté d’un savoir nouveau pour répondre à des questions déjà posées par les penseurs arabes. En ce qui concerne la philosophie, Marwan Rashed montre comment dès le IXe siècle les théologiens rationnels (les Mutakallimun) formulaient des théories très complexes pour penser la compatibilité de la liberté et de la prédestination, les limites du possible en métaphysique et la constitution du monde dans une physique de la création. Marwan Rashed rappelle à quel point les discussions sur la notion d’atome étaient importantes chez les théologiens du Kalam. Il est frappant de constater – Rashed ne va pas jusque-là – combien l’atomisme latin du XIVe siècle est proche de celui des Arabes des IXe et Xe siècles [2]. Et pour cause : les Latins ont connu cet atomisme arabe par plusieurs sources traduites de l’arabe, notamment par le Guide des égarés de Maïmonide (la médiation juive est étrangement absente du livre de Gouguenheim, comme le montre le chapitre de Jean Christophe Attias), mais aussi par l’intermédiaire d’al-Ghazâlî, d’Avicenne et d’Averroès.
Il est cependant exagéré, de la part de Rashed, de voir dans cette philosophie arabe « les débuts de la philosophie moderne », car au jeu des similitudes entre thèses et entre arguments on peut toujours aller plus en amont pour trouver les premiers modernes. Ce n’est pas parce que l’on trouve des occasionnalistes, des atomistes ou encore une opposition entre ce qui semble être une métaphysique générale (aristotélicienne) et des métaphysiques spéciales (platonisantes) chez les auteurs arabes que leurs philosophie sont identiques à – ou annoncent – la philosophie des modernes (Descartes, Leibniz, Spinoza, etc.). Ce n’est pas parce qu’Augustin a formulé le cogito ergo sum qu’il est Descartes. Ces remarques n’enlèvent cependant rien au propos central de l’article.
Dans une courte note intitulée « Deux poids, deux mesures » (p. 47-51), Luca Bianchi montre à quel point la lecture de Gouguenheim est asymétrique. Nombre de ses affirmations à propos du monde arabe pourraient valoir pour le monde latin. En témoignent les censures répétées d’Aristote par les Latins. Gouguenheim en est-il conscient lorsqu’il ne mentionne pas non plus les condamnations par l’Église d’un Giordano Bruno ou d’un Galilée ? Parce qu’il est tenté par l’essentialisme, Gouguenheim passe allègrement sur les nuances de l’histoire des idées.
Du relativisme à l’essentialisme linguistique
Dans le chapitre consacré à la traduction, le linguiste Djamel Kouloughli souligne à quel point les conceptions linguistiques de Gouguenheim sont simplistes et incohérentes. Elles s’articulent aux présupposés formulés dans les travaux d’Ernest Renan sur les langues sémitiques et à ceux de Humboldt ou de Sapir-Worf sur le génie des langues. Gouguenheim assène sans fondement que la langue arabe est le reflet de structures mentales particulières (entendez : faibles), incompatibles avec la pensée grecque (synonyme de raison) et avec la philosophie en particulier, car il s’agirait d’une langue essentiellement religieuse et poétique. Djamel Kouloughli montre la fausseté de ce discours et rappelle comment, du point de vue du linguiste, il est possible de traduire n’importe quel contenu d’une langue naturelle dans une autre, malgré les difficultés que ce travail peut poser dans la pratique. Il insiste aussi sur ce qui est peut-être le plus grand paradoxe de cette histoire : si le grec n’est pas traduisible en arabe et si l’arabe n’est pas une langue philosophique, alors pourquoi les Arabes ont-ils tout de même traduit un corpus impressionnant de textes scientifiques et philosophiques grecs ? Que dire des traités philosophiques écrits en arabe avant et après les traductions arabes d’Aristote ? Et pourquoi nous sommes-nous servis à notre tour de ces traductions et de ces traités pour tenter de comprendre quelque chose à la philosophie grecque ?
Le relativisme des islamophobes va donc de pair avec ce que Philippe Büttgen appelle un « comparatisme négatif », que l’on retrouve dans la théologie de Benoît XVI. L’encyclique Fides et ratio de Jean Paul II affirmait déjà la connaturalité du logos et de la religion chrétienne. Le discours de Ratisbonne de Benoît XVI franchit un pas lorsqu’il mentionne la discussion entre Manuel II Paléologue et un musulman tout en enjoignant les catholiques à retrouver les Lumières grecques contre ce qu’il appelle « les Lumières radicales » (celles d’un Kant par exemple). Philippe Büttgen montre que si l’on ne peut pas taxer le pape d’islamophobie, son discours révèle cependant l’émergence d’une nouvelle apologétique au sein de l’Église catholique, autrement appelée par lui « théologie comparée négative ». Ce genre apologétique ne cherche plus l’universel et le dialogue entre les religions, mais insiste au contraire sur les différences et cherche à établir la supériorité du christianisme par sa différence avec l’islam, comme le font Gouguenheim et Brague.
L’Europe chrétienne du médiéviste, le choc des civilisations et l’identité nationale
Quel sens cela a-t-il d’opposer les Grecs, les Arabes et nous ? À qui correspond ce « nous » sans cesse utilisé, parfois opposé à un « on » tout aussi flou. Nous les Latins ? Nous les Européens ? Quel sens cela aurait-il eu au Moyen Âge ? Dans le chapitre intitulé « Les Latins parlent aux Latins », Alain de Libera montre combien le terme « grec » est équivoque dans le discours des philosophes médiévaux dans le monde latin : il renvoie parfois à des chrétiens, parfois à des païens, parfois ils constituent l’ennemi numéro un, parfois on les vante, etc. La même chose vaut pour le rapport des philosophes médiévaux latins aux philosophes arabes. Quant à l’Europe, il est rappelé ce que Jacques Le Goff a déjà montré, à savoir que le sentiment européen n’existait pas avant le XVe siècle. Bref, « parler des racines grecques de l’Europe chrétienne n’aurait donc eu aucun sens pour un scolastique » (p. 175).
Ce n’est là qu’une partie de la stratégie essentialiste, qui n’hésite pas à user de constructions fictives, comme celle d’une civilisation médiévale et occidentale, fruit d’une tradition culturelle et religieuse uniforme, construite par l’opposition à d’autres civilisations et en particulier à la civilisation islamique. On se souvient que les attentats du 11 septembre 2001 avaient remis au goût du jour les thèses de Samuel Huntington sur le choc des civilisations : plus qu’une incompatibilité transitoire entre des peuples ou des sociétés, il y aurait une incommensurabilité radicale et essentielle entre leurs schèmes conceptuels. De l’aveu même de son auteur, cette thèse était influencée par les travaux de l’historien Fernand Braudel. Dans le chapitre intitulé « Faire et défaire l’histoire des civilisations », Blaise Dufal montre comment, en France, une grande partie de l’historiographie, et pas seulement sur le Moyen Âge, reprend cette Grammaire des civilisations, que Braudel a déclinée de diverses manières, jusqu’à écrire L’Identité de la France (Flammarion, 1986), ouvrage instrumentalisé dans les années 1980 par le Front national.
Braudel occupe encore aujourd’hui une place centrale dans les sciences sociales, mais aussi en politique, puisque le conseiller du président actuel, Henri Guaino, justifie le fameux « Discours de Dakar » sur « l’homme noir » par les travaux de Braudel. Gouguenheim se place aussi sous son autorité lorsqu’il tente de comparer les civilisations médiévales chrétiennes et musulmanes. Comme le montre très clairement Dufal, le concept de « civilisation » n’est jamais questionné pour lui-même par ceux qui y font appel. Loin d’être un concept neutre, il implique chez nombre d’historiens qui l’utilisent une tendance à l’essentialisme et au comparatisme. Blaise Dufal nous invite donc, à la suite de Jack Goody, à sortir du concept de civilisation et à revenir à une histoire nuancée. En sortir ne signifie pas seulement opérer un tournant historiographique déjà amorcé par de nombreux historiens, mais aussi prendre garde aux usages politiques du concept de civilisation, aujourd’hui comme hier, notamment dans le pseudo-débat sur l’identité nationale. Il suffit en effet de lire le livre de la médiéviste Colette Beaune, Naissance de la nation France (Gallimard, 1985), pour comprendre combien il est difficile de penser l’identité nationale pour peu que l’on choisisse de ne pas sacrifier la complexité des processus historiques. De Libera rappelle avec justesse le mot de Paul Vignaux, qui invitait les historiens de la philosophie à « laisser voir la diversité rebelle », puis conclut : « À l’âge des monolithes identitaires et des pieuses reconstitutions, le conseil reste opportun, pour ne pas dire de salut public » (p. 207).
Retrouver une République des lettres sereine
Quelques semaines après la parution de l’échange entre Bernard-Heni Lévy et Pierre Vidal-Naquet cité plus haut, Cornelius Castoriadis s’était exprimé à son tour pour dénoncer ce qu’il appelait « l’imposture publicitaire ». Mais selon lui le problème était beaucoup plus grave : « Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, écrivait-il, dans un pays de vieille et grande culture, un “auteur” peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la “critique” le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ? » (Le Nouvel Observateur, 9 juin 1979). Selon Castoriadis, les raisons sont multiples et tiennent à l’état de notre société, mais plus particulièrement au fait qu’il n’y a plus d’éthos démocratique dans la République des lettres. « Si la critique continue à abdiquer sa fonction, écrivait Castoriadis, les autres intellectuels et écrivains auront le devoir de la remplacer ». Concernant l’affaire Gouguenheim, c’est désormais chose faite avec Les Grecs, les Arabes et nous.
par Aurélien Robert [16-04-2010]
Notes
[1] Son texte « Sur Aristote et le Mont Saint-Michel. Notes de lecture » a été republié récemment dans J. Celeyrette et M. Lejbowicz (dir.), L’Islam médiéval en terres chrétiennes. Science et idéologie, Lille, Septentrion, 2008, p. 105-114. On trouvera dans ce volume quelques articles précis contrant les thèses de Gouguenheim, notamment celui de Sten Ebbesen sur Jacques de Venise.
[2] Nous nous permettons de renvoyer à C. Grellard et A. Robert (dir.), Atomism in Late Medieval Philosophy and Theology, Leiden-Boston, Brill, 2009.
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